Pourquoi suis-je ici ? Dieu seul le sait. Ou peut-être l'ignore t-il. Et dans ce cas, qui donc peut répondre à ma question ? Je suis chez moi, au creux de mes racines. C'est sûrement cela la réponse. Ce lieu, si doux, si tendre, si beau, si rayonnant, est porteur de bonheur. Mais il ne suffit à combler mon c½ur ; c½ur blessé par la faiblesse d'une femme ; c½ur déchiré par la cruauté d'un homme.
Et, ce matin, du plus haut de ma tour, je repense au passé. J'admire la complexité du présent. Je demande l'avenir. Je tremble. J'ai l'impression d'être le héros d'une tragédie. Le destin se moque de moi. Je ne peux l'oublier, je ne peux l'éviter. Aujourd'hui, cette tragédie a pris fin. Amour impossible, ou erreur dans un fusible. Le héros meurt. Quelques uns de ces proches lui tendent une main moite qu'il ne peut saisir. Et les autres, anxieux d'être frappés du même malheur, se retirent, lâches et puérils. Il meurt, seul. Mais avant, comme moi, il pense. La femme étant le plus souvent cause de la mort d'un homme, il repense à cette femme, qui avait pour seul défaut d'être femme. Et j'en fait de même.
Son portrait anime mon esprit. Son acte souille mes souvenirs. Ils ressurgissent. Je me souviens du premier soir que nous avons passé ensemble, toi et moi ; Un trampoline aux pulsations éphémères, un clair de lune aux étoiles légères. Je me souviens de cette après-midi que tu as passé dans mes bras, sur le stade ; douceur d'une peau angélique, cadre d'une photo magnifique. Je me souviens de tous ces vendredis que nous avons passé ensemble ; Une chambre telle un champ de bataille et des s½urs qui se chamaillent. Je me souviens aussi de ces vacances d'hiver, passées sans toi, durant lesquelles je n'ai cessé de penser à toi. Et je revois ta silhouette franchir le seuil de ma porte, à l'aube, lorsque dort encore le coq. Quelques instants plus tard, tu te couches à mes côtés. Amour.
Le dragon qui hante mon c½ur s'est réveillé, voilà quelques heures, il crache en moi de terribles flammes excitées. Je souffre.
Je repense à tous ces moments durant lesquels, assis seul face au destin, le sentiment de posséder le plus beau joyau du monde animait mon c½ur. Confiance. Je revois en rêve ces beaux cheveux étincelants, ce sourire éclatant, ces seins éblouissants et cette graisse pesante. Une dernière séance photo ; Oui, je me souviens comme si c'était hier des derniers instants passés à tes côtés. Tout semblait si parfait. Le soleil brillait de mille feux et la victoire sonnait à travers eux. Puis, une seconde d'inattention, ou plutôt une nuit, et le désordre naquit. Trahison. Une brèche grandissante se creusa dans notre amour, un dédain pour la normalité, et me voilà sur le banc des oubliés. On me dit que la beauté d'une femme est un trésor qui n'a pas de prix. Maudit soit Balzac pour avoir un jour suggéré une aussi belle absurdité. De son piedestal où règne la liberté sentimentale, elle ira à la mort sans connaître ce que pleurent les morts.
Mon bonheur fut morcelé par la bêtise des hommes, et par celle des éléments. Encore aujourd'hui, je repense avec tristesse à cette vile traîtresse qui n'a pas su avec fierté entretenir ma flamme. J'ai réfléchi, beaucoup. J'ai cherché dans mon esprit le moyen de retrouver un bonheur pouvant rivaliser avec celui que j'avais perdu, longtemps. Et j'ai compris, comme Voltaire avant moi, qu'il faut agir pour être heureux, et non raisonner. Alors, je me suis surpris à oublier toute réflexion pour laisser s'exprimer à travers mes gestes chacune de mes envies. C'est la clé du bonheur, Mes Amis. Une touche de regret cligne au coin de mon ½il tandis que je laisse Ronsard me dicter les mots de la vie.
C'est ma dernière pensée. La peur prend le dessus ; Comme si tout avait disparu. Comme d'habitude, mon c½ur martèle ma peureuse poitrine. J'entre, la tête droite. Le match commence.



